LES FIGURES NOIRES – IL S’APPELAIT NELSON MANDELA

Opinion & Diaspora

Nelson Rolihlahla Mandela est né en Afrique du Sud. Son père était l'un des chefs de l'ethnie Xhosa. Après avoir obtenu un diplôme en droit en 1942, il entre à l'ANC (l'African National Congress) qui est alors un parti politique modéré de la bourgeoisie noire. Avec Oliver Tambo, Nelson Mandela fonde le premier cabinet d'avocats noirs en Afrique du Sud. En 1944, il crée la Ligue de la Jeunesse de l'ANC , organisation née en 1912 pour s'opposer à l'apartheid. Au moment où l'apartheid est "officialisé" par le premier ministre sud africain Daniel Malan en 1948, Nelson Mandela et Olivier Tambo accèdent à la tête de l'ANC avec la Ligue de la jeunesse. L'ANC se lance dans la lutte armée en 1961. Mandela dirige Umkhonto We Sizwe ("la lance de la nation"), la branche militaire de l'organisation. Après plusieurs années de lutte contre l'Apartheid, d'arrestations et de procès, Nelson Mandela est condamné en 1964 à la prison à vie. Durant toute sa captivité, il refuse d'être libéré contre le renoncement public à la lutte anti-apartheid. En 1986 ont lieu des rencontres avec les autorités qui le placent en résidence surveillée à partir de 1988. Il est libéré le 11 février 1990, par la volonté du président Frederik De Klerk, arrivé au pouvoir six mois plus tôt. De Klerk a compris que la minorité blanche ne pourrait pas indéfiniment diriger le pays en opprimant la majorité noire. Nelson Mandela est finalement libéré le 11 février 1990 après avoir passé 27 ans et demi en prison. Le gouvernement sud africain légalise le Parti communiste et l'ANC dont Mandela devient le président en 1991. L'apartheid est officiellement aboli le 30 juin 1991. En 1993, avec le président De Klerk, il reçoit le prix Nobel de la paix. Trois ans après la libération de Mandela, le pays dispose d'une Constitution intérimaire et se prépare aux premières élections multiraciales, organisées le 27 avril 1994. L'ANC sort vainqueur du scrutin et Nelson Mandela devient le premier président noir de toute l'histoire de l'Afrique du Sud. Le pays connaît un état de grâce sans précédent. Mandela nomme deux vice-présidents, Thabo Mbeki et Frederik De Klerk. Il se consacre à la Rainbow Nation et annonce rapidement qu'il ne briguera pas de second mandat. Thabo Mbeki lui succède en 1999. "Je serai toujours bouleversé par la haine raciale et je reprendrai la lutte contre les injustices jusqu'à ce qu'elles soient définitivement abolies." Nelson Mandela "La plus grande gloire n'est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute." Nelson Mandela "L'éducation est l'arme la plus puissante pour changer le monde." Nelson Mandela "La liberté sans le civisme, la liberté sans la capacité de vivre en paix, n'est absolument pas la vraie liberté!

Je me suis battu contre la domination blanche et je me suis battu contre la domination noire, j’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique (…) C’est un idéal pour lequel j’espère vivre, mais, votre honneur, si nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. Nelson Mandela, 20 avril 1964, lors de son procès pour haute trahison

Nelson Mandela était et reste une icône sud-africaine et mondiale. En Afrique du Sud, après son retrait de la vie politique, les célébrations pour ses anniversaires étaient des occasions pour la classe politique, les milieux d’affaires et la société civile de faire feu de tout bois dans l’éloge de l’ancien président. À l’échelle globale, sa libération en 1990, son arrivée au pouvoir en 1994, son décès enfin en décembre 2013, ont provoqué des émotions immenses et ont été couverts par les médias de la planète entière. En Nelson Mandela, tout un chacun peut se reconnaître : depuis le libéral américain qui voit en lui un symbole de liberté individuelle, jusqu’au militant palestinien qui retient le symbole de la résistance puis de la victoire sur l’oppresseur. Mandela, on l’oublie souvent, était l’ami de Fidel Castro et du colonel Kadhafi, mais il était reçu triomphalement aux États-Unis

et en Grande-Bretagne. Et aujourd’hui les touristes du monde entier viennent visiter la cellule de la prison où Mandela a été enfermé, ils achètent aussi les produits dérivés à son effigie…

Personne ne contestera le caractère exceptionnel de la vie de l’ancien prisonnier devenu premier président de l’Afrique du Sud démocratique. Le leader de l’ANC des années 1960, symbole de la lutte contre l’apartheid, a été ensuite l’habile politicien capable de mener à bien les négociations pour la fin de l’apartheid puis de réussir le tour de force d’une politique de réconciliation nationale. Nelson Mandela a-t-il été le héros providentiel sans lequel l’apartheid n’aurait pu être vaincu ? Ou bien, comme il l’a lui-même écrit dans ses mémoires (Long Walk to Freedom, 1994), n’a-t-il été que porté par des circonstances exceptionnelles ? S’est-il, par ses origines et son histoire personnelle, simplement trouvé être le héros que l’Afrique du Sud post-apartheid avait besoin de se construire ? En 2010, Mandela a en tout cas soutenu le projet de publication de lettres et de notes personnelles qui ont dévoilées un homme, plus qu’un saint et mis en question ce qu’il qualifiait de « fausse image » : on y lit ses engagements mais aussi ses découragements, ses amours, ses peines, et son refus d’être un « modèle ''. Né le 18 juillet 1918 dans le Transkei, au cœur du pays xhosa, Nelson Mandela était issu d’une famille royale thembu (un des trois grands clans xhosa), et son père lui donna le nom de Rolihlahla, qui signifie littéralement « arrachant la branche d’un arbre », expression xhosa pour « causeur de troubles ''. Certes, le jeune homme devait porter son nom plus que bien, mais son statut de chef traditionnel allait aussi lui permettre de bénéficier, tout au long de sa carrière, d’une reconnaissance sociale essentielle et rassurante pour beaucoup. C’est à Qunu, son village natal, qu’il avait établi sa résidence principale après avoir quitté la vie politique. Après une enfance rurale princière, Rolihlahla est envoyé au lycée par le régent du Thembuland, puis à l’université de Fort Hare, seul lieu possible à l’époque pour l’accès à l’enseignement supérieur des Noirs. Fondé en 1916 par des missionnaires écossais, Fort Hare fut le lieu de formation d’une large part des élites politiques d’Afrique australe du xxe siècle. Le jeune Mandela y suivit une formation supérieure mais aussi s’engagea pour la première fois dans des actions politiques et eut ses premiers contacts avec des membres de l’ANC. Renvoyé de Fort Hare pour ces raisons mêmes en 1940, il quitta le Transkei pour fuir un mariage arrangé par la famille royale thembu et gagna Johannesburg. Dans la grande métropole minière, Mandela s’engagea en politique. Il acheva par correspondance une formation d’avocat et ouvrit un des très rares cabinets d’avocats noirs avec Oliver Tambo, un ancien camarade de Fort Hare qui dirigea plus tard l’ANC en exil pendant l’emprisonnement de Nelson Mandela. Avec un autre ami de cette époque, Walter Sisulu (dont il épousa alors une cousine, Evelyn Mase), les trois hommes fondèrent en 1944 l’African National Congress Youth League dont Mandela devint le président en 1950. Ce mouvement des jeunes de l’ANC radicalisa l’ensemble du parti, les aînés étant jugés trop modérés. Nelson Mandela fut un des grands leaders du mouvement dit Defiance Campaign en 1952 : il s’agissait d’une action de résistance passive, inspirée des méthodes de Gandhi (qui les avait lui-même expérimentées en Afrique du Sud au début du siècle quand il était avocat à Johannesburg) et associant Noirs, Indiens et Colorés. Les Sud-Africains non blancs étaient appelés à défier les règlements de l’apartheid et à se laisser arrêter pour gripper l’ensemble du système.

passive, inspirée des méthodes de Gandhi (qui les avait lui-même expérimentées en Afrique du Sud au début du siècle quand il était avocat à Johannesburg) et associant Noirs, Indiens et Colorés. Les Sud-Africains non blancs étaient appelés à défier les règlements de l’apartheid et à se laisser arrêter pour gripper l’ensemble du système.

Le succès de ce mouvement convainquit Mandela qu’il fallait unir les différents groupes raciaux et se garder de créer un mouvement uniquement noir. Entre 1956 et 1961, Nelson Mandela faisait partie des 150 accusés du Treason Trial : poursuivis pour trahison du fait de leurs activités anti-apartheid, ils furent acquittés. C’est entre deux phases de ce procès que Mandela se sépare de sa première femme et se marie avec Nomzamo Winifred (« Winnie ») Madikizela. D’une vie politique publique et pacifiste, les choses basculèrent après le massacre de Sharpeville le 21 mars 1961. Dans ce township noir du sud de Johannesburg, la police tira ce jour-là sur une manifestation pacifique, tua 69 Noirs désarmés et en blessa 180. Cet événement changea radicalement le cours de l’histoire : le gouvernement interdit l’ANC, le parti communiste sud-africain, son allié, et le Pan African Congress (parti politique plus extrémiste que l’ANC, créé en 1960). Mandela commença alors une vie clandestine, recherché par la police. C’est à ce moment que l’ANC décida que le passage à la lutte armée était une nécessité et que fut créée une branche militaire du parti, l’Umkhonto we Sizwe (la « lance de la nation », désigné par l’acronyme MK) dont Mandela fut élu commandant. Ce fut un tournant essentiel qui montre aussi que Mandela, contrairement à Gandhi, n’était pas non-violent par principe mais par tactique, il l’a lui même expliqué : « quand les

conditions nous dictaient d’utiliser la non-violence, c’est ce que nous faisions ; et quand elles nous dictaient de renoncer à la non-violence, nous nous y pliions » (Conversations avec moi-même, 2010). Devenu pour le régime de Pretoria un leader terroriste, Mandela fut finalement arrêté en 1962 et condamné à cinq ans de prison puis, en 1964, les principaux autres leaders de l’ANC, dont Walter Sisulu, furent à leur tour arrêtés dans une maison de Rivonia, au nord de Johannesburg. Mandela fut ramené avec eux devant la justice lors du procès dit « de Rivonia », qui se conclut par une condamnation à l’emprisonnement à perpétuité. Commence alors, pour cet homme de 44 ans, une période de vingt-sept ans d’emprisonnement, d’abord vingt ans dans la prison de Robben Island, une île au large du Cap, puis dans diverses prisons de la région du Cap à partir desquelles le prisonnier entame, à la fin des années 1980, des négociations avec le gouvernement de Pretoria. C’est depuis sa prison qu’il devint un symbole international et une autorité morale incontestée ; au lieu de le briser, la prison le renforça. En toute logique, après sa libération en février 1990, Mandela, âgé de 71 ans, reprit sa place à la tête de l’ANC et conduisit les négociations en vue de la fin de l’apartheid. Chef de l’État élu en 1994, il conserva sa stature morale irréprochable, prônant la réconciliation des groupes raciaux symbolisée en 1995 lorsqu’il revêtit le maillot de l’équipe de rugby sud-africaine – les Springboks, vainqueurs de la Coupe du monde qui se déroulait alors en Afrique du Sud mais aussi symbole de l’Afrique du Sud blanche, ou encore quand il alla « prendre un thé » chez Mme Verwoerd, la veuve du Premier ministre architecte de l’apartheid. Il conduisit une politique économique libérale, comme il s’y était engagé, limitant l’influence du parti communiste (allié historique de l’ANC) et des courants les plus antilibéraux de l’ANC même. Même lors des campagnes électorales très tendues de 2009 et de 2014, cela ne lui a été que rarement reproché : « Madiba », comme on l’appelle en Afrique du Sud de son nom de chef, est difficilement contestable. En 2017 même, les partis politiques d’opposition se réfèrent encore à lui et accusent l’ANC d’avoir trahi sa mémoire ; ce n’est qu’à l’extrême gauche de l’échiquier

politique que l’on exprime des critiques sur les choix économiques de Mandela mais aussi sur son choix d’avoir trop privilégié la réconciliation aux dépens de la réparation. Nelson Mandela se surpassa sans doute quand il céda la place à la tête de l’État à Thabo Mbeki, élu président en 1999, démontrant une nouvelle fois son attachement aux valeurs démocratiques. Il avait alors 81 ans et venait de se marier une troisième fois, avec Graça Machel, veuve de l’ancien président du Mozambique, mettant derrière lui les ombres d’une relation douloureuse avec la très célèbre « Winnie », impliquée dans des affaires de corruption et de violence criminelle pendant l’emprisonnement de son époux. Mandela témoigna au procès de Winnie et révéla son caractère profondément humain en décrivant sa solitude auprès d’une épouse devenue étrangère après son retour « chez lui ». Aucune tâche ne vient donc assombrir le tableau d’une existence exceptionnelle mais aussi très humaine. Si Mandela a été un héros, voire un saint, il l’a toujours nié : « L’un des problèmes qui m’inquiétait profondément en prison concernait la fausse image que j’avais sans le vouloir projetée dans le monde ; on me considérait comme un saint. Je ne l’ai jamais été, même si l’on se réfère à la définition terre à terre selon laquelle un saint est un pécheur qui essaie de s’améliorer » (Conversations avec moi-même, 2010). Reste qu’il a laissé un héritage lourd à porter pour ses successeurs et son image tutélaire planera longtemps sur la société sud-africaine. Jusqu’à sa mort en décembre 2013, il a d’ailleurs continué de s’exprimer publiquement quand il le jugeait utile, pour tempérer certains conflits internes à l’ANC ou sur des sujets particulièrement dramatiques, comme le sida, dont est décédé un de ses petits-enfants et contre lequel agit la fondation qu’il a créée. Des avenues ont été baptisées de son nom, des statues érigées, son héritage revendiqué, car il est bien devenu un des éléments fondateurs de la nouvelle nation sud-africaine.

 

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